Blog

Comment créer un groupe de pratique sécurisant et joyeux, qui tient dans le temps - Nel

Comment créer un groupe de pratique sécurisant et joyeux, qui tient dans le temps - Nel

Mardi, 26 Mai 2026

Cela fait trois ans que nous avons créé une communauté d’improvisation vocale et de Circle Song à Foix, en Ariège. Ça chante et ça improvise chez nous tous les lundis, parfois le week-end pour un stage pédagogique organisé par quelqu’un·e du groupe, et parfois le jour du marché, en extérieur. Ni les jours fériés ni les vacances scolaires ne nous arrêtent dans notre élan de pratiquer et de partager ensemble ! Aujourd’hui, nous sommes 140 personnes sur un canal de communication et 40 adhérent·e·s à l’association Improvizorium. La pratique de l’improvisation vocale attire du monde et la communauté est vibrante et en constante évolution.

Le rendez-vous phare, c’est le lundi soir. Il s’agit d’un groupe de pratique ouvert à toutes et à tous, sans prérequis. La séance dure trois heures et nous fonctionnons en cogestion. Nous avons une trame fixe pour toutes les séances, qui est vécue de manière différente à chaque fois selon les propositions des personnes présentes : l’animation de l’échauffement tourne, quelqu’un·e peut proposer un « pont » (le seul créneau pédagogique de la séance), les passages individuels de Circle Songs sont toujours des voyages différents, et les consignes pour la co-improvisation peuvent varier.

Et oui, vous avez bien lu. Tout cela se passe en cogestion. Je préfère le terme « cogestion » à « autogestion », car cet espace est pour moi une véritable co-création en continu. Toutes les semaines, nous formons une nouvelle configuration de groupe : le noyau d’habitué·e·s est là, ainsi que des personnes moins régulières, et peut-être une ou deux nouvelles personnes ! Cela demande que nous retrouvions notre écoute, notre cohésion de groupe et nos individualités à chaque nouvelle séance.

Poser un cadre qui permet la liberté

Ce qui fait que cela fonctionne aujourd’hui, c’est l’existence d’un cadre de fonctionnement du groupe. L’autrice de ce texte est « La Portée » : à l’origine les membres fondateur·rice·s du groupe, et aujourd’hui un noyau de cinq personnes qui fréquentent régulièrement le groupe. Ce sont des personnes engagées dans l’organisation logistique (frais de location de la salle, communication avec le lieu, etc.), qui définissent et mettent à jour le cadre à l’écoute du groupe, et qui soutiennent la pratique par la facilitation du groupe et sa communication. La Portée se réunit de manière quasi régulière.

Cette Charte de fonctionnement forme notre culture commune, notre micro-société dans laquelle nous avons posé des codes, des directions et des intentions, afin que chacun·e parte avec une base commune. Nous ne partons pas toutes et tous avec les mêmes cartes en main en termes d’expérience musicale ou collective ; notre Charte fournit donc les règles du jeu. (Si vous souhaitez lire le contenu de la Charte, elle se trouve sur la page « Groupe de pratique du lundi ».)

Les limites créent de la sécurité relationnelle

Je suis convaincue qu’un cadre sécurisant est la clé pour être libre dans notre espace de pratique. Certes, cela peut sembler contradictoire, mais les limites sont libératrices. Poser des contours et des limites, c’est formuler des engagements à honorer en tant qu’individus et en tant que groupe. Cela pose des principes qui nous guident dans la création d’un espace à l’identité claire, dans lequel chacun·e sait ce qui est attendu et jusqu’où il ou elle peut aller.

Je trouve le choix de la cogestion assez audacieux. Cela demande que nous nous fassions confiance les un·e·s aux autres. Je fais confiance à mes co-membres pour se respecter, prendre des initiatives quand cela est aligné pour elles et eux, et se mettre en retrait lorsqu’il y a un besoin ou une envie de le faire.

J’adhère à notre Charte parce que je vois le bien qu’elle apporte, autant individuellement que collectivement. Je me sens bien dans ce groupe ; il n’y a ni gêne ni jugement, et cela me permet d’être pleinement présente pour chanter.

La Charte est un filet qui nous donne des repères. Par exemple, nous soutenons la personne qui fait une proposition avant de la refuser. Cela fait que j’ai moins peur de proposer quelque chose car, au pire, le groupe m’aidera à affiner ma proposition si elle n’est pas encore totalement aboutie. Un autre exemple : nous ne sommes ni dans le jugement ni dans la performance. Cela fait que j’ai moins peur de faire des erreurs, car je sais que le groupe est présent avec moi, quoi qu’il se passe au centre du cercle.

Créer les conditions propices à la pratique de l’improvisation

En tant que membre de la Portée, je m’engage à respecter les règles que nous avons décidées collectivement et à les incarner auprès du groupe. Cela m’apprend beaucoup de choses, notamment à dire non à certaines demandes. Lorsque les contours du terrain de jeu sont dépassés, cela peut créer des tensions, de l’insécurité et de l’incertitude : des états qui ne sont pas propices à la pratique de l’improvisation !

Un exemple : nous avons posé comme règle que chaque personne présente dans la salle participe à la séance, à la suite de plusieurs séances où des ami·e·s souhaitaient simplement écouter, ou lorsqu’un enfant accompagnait un membre du groupe. Nous avons constaté que cela avait un impact sur la qualité de notre concentration et de notre cohésion. La règle a donc été posée, et elle rassure. Au lieu d’être dans un flou décisionnel chaque fois qu’on nous demande : « Est-ce que mon ami peut venir écouter ? », c’est clair et traité avec fluidité.

Autonomie et responsabilisation

D’après ce que j’ai pu observer au sein de notre groupe de pratique, la cogestion favorise l’autonomie et la responsabilisation de chaque individu. Autant dans l’organisation du groupe que dans la pratique elle-même, ce choix est émancipateur. Il n’y a pas une seule personne qui apporte les connaissances : chacun·e peut partager ce qui vient de son univers, et c’est bienvenu ! Nos savoirs se complètent et s’enrichissent mutuellement.

Il n’y a pas de professeur au sein du groupe, ce qui signifie qu’il n’y a pas d’objectifs imposés, si ce n’est ceux que nous nous donnons nous-mêmes. C’est de l’autoformation : chacun·e choisit son propre chemin de progression. On peut venir simplement pratiquer, sans pression de réussite. On vient avec là où l’on en est, dans sa relation à la voix et à la pratique.

Chacun·e expérimente des choses différentes au centre du cercle : cela peut être « faire un Circle Song en cinq temps » aussi bien que « me sentir à l’aise devant les autres ». Chacun·e se fixe ses propres objectifs… ou pas !

Tout cela crée un environnement dans lequel nous avons prise sur notre propre cheminement. Nous avançons à partir de là où nous en sommes et, avec les ateliers proposés en parallèle du groupe de pratique pour tous les niveaux, chacun·e a la possibilité de progresser à son propre rythme.

Notre groupe de pratique est également un espace sans engagement, qui laisse à chacun·e la possibilité de trouver son propre rythme selon son envie et sa motivation du moment. Certaines personnes viennent toutes les semaines de l’année, d’autres viennent intensivement pendant deux mois, et d’autres encore participent de temps en temps. Tout est bienvenu.

Un choix évident qui soutient notre pratique

Pendant que j’écris ces mots, je me rends compte que le choix de la cogestion est une évidence pour moi dans la pratique de l’improvisation. La co-improvisation elle-même est constituée de moments musicaux vécus en cogestion. Ma manière de proposer une nouvelle voix ou de rejoindre un pupitre existant ressemble à ce qui se joue dans la gestion de la séance, la prise de décision et la communication.

Pour moi, la cogestion nourrit la co-improvisation. Nous apprenons à faire partie d’un groupe selon des règles définies, à être à l’écoute des propositions des autres, et à comprendre que nous pouvons toujours nous exprimer ou prendre un solo en proposant d’animer une partie de la séance.

La cogestion soutient la co-improvisation, et inversement. Le fait de nous connaître dans l’espace intime de l’improvisation vocale encourage une organisation et une communication de groupe empreintes de la même écoute et de la même cohésion que celles que nous cultivons dans la musique elle-même.

Pas de commentaire encore
Recherche